Les utopies, ressources de nouveaux imaginaires

Par André MICOUD

 

Non, les utopistes ne sont pas les doux rêveurs que se plaisent à railler les nantis installés dans leur confortable confort ! Ils sont simplement ceux qui ont décidé qu’il ne fallait plus supporter ce qui était devenu insupportable. C’est d’ailleurs Karl Marx qui a utilisé le premier ce qualificatif pour déprécier la pensée des premiers socialistes (Saint-Simon, Fourier, Cabet, Owen…) auquel il opposait son socialisme « scientifique » ! Et aujourd’hui encore, ce sont toujours les experts ès sciences économiques qui sont prompts à disqualifier ceux qui ont le tort de ne pas les croire sur parole.

Paul Ricœur a publié une analyse décisive sur les rapports réciproques qu’entretiennent la pensée utopique et celle qu’il appelle de l’idéologie, mais que pour mieux me faire comprendre je préfère appeler celle de « l’establishment » : qui dit que ce qui est ne peut pas être autre que ce qui est

Dans cet ouvrage paru en 1997, en faisant fonctionner l’idéologie et l’utopie comme un véritable couple d’opposés complémentaires, P. Ricoeur reconsidère de fond en comble les significations, toujours péjoratives, attribuées ordinairement à ces deux notions : l’idéologie comme pensée sclérosée assurant la domination, et l’utopie comme chimère qui tente maladroitement d’y échapper.

Ainsi reconsidérée, l’idéologie devient-elle d’abord l’instauration d’un imaginaire symbolique sans lequel aucun groupe humain ne peut exister comme tel. En gros ce qui constitue la trame de fond à partir de laquelle une société peut se penser elle-même (peut s’imaginer être ce qu’elle est). En font partie par exemple les systèmes de parenté, mais aussi le « au nom de quoi » peuvent agir les autorités, ce qui justifie les inégalités, ce qui est sain et ce qui est insensé…etc., soit un ensemble de préceptes et de concepts hérités du passé mais sans cesse réactualisés. Idéologie que Claude Lefort définissait en ces termes « discours second qui suit les lignes du discours instituant, lequel ne se connaît pas comme tel, et, sous son effet, tente de simuler un savoir sur le réel comme tel ». Ce qui veut dire que, face à cet absolu théoriquement indépassable – où pourrait-on se situer pour le penser (quand on est tombé dedans quand on était petit) ? – l’utopie comme « pôle contestataire tendu vers un idéal rêvé » est cela seul qui peut permettre de « contrebalancer les effets démobilisateurs de l’idéologie ». Idéologie qui, à l’inverse, « arrime le sujet politique à la réalité en l’empêchant de céder aux délires utopiques » (ibid.).

Plutôt que de considérer l’idéologie comme une distorsion du réel (K.Marx et de K Mannheim) ou comme discours de légitimation (M Weber) ou enfin comme blocage de la communication inter-humaine (J Habermas), Paul Ricoeur préfère la condidérer comme discours d’intégration.

. « Ce qu’un groupe redoute au premier chef, note Ricoeur, c’est de n’être plus capable de s’identifier en raison de crises et des confusions qui engendrent la tension ; la tâche (de l’idéologie) est de faire face aux tensions » (p. 344). Fonction d’intégration qui réunit en fait la fonction de légitimation pour le maintien de l’ordre social et l’évitement des conflits, et la fonction de distorsion du réel qui masque la réalité de la domination afin d’empêcher toute révolte.

Face à cette approche de l’idéologie, P. Ricœur s’intéresse aux deux socialismes réels (et qualifiés d’) utopiques de Saint-Simon et Fourier pour en déduire qu’avec l’utopie, comme avec l’idéologie, c’est toujours la question du pouvoir et de l’autorité qui est en jeu. « L’expérience est celle de la contingence de l’ordre… A une époque où tout est bloqué par des systèmes qui ont échoué mais qui ne peuvent être vaincus – telle est l’appréciation pessimiste que je porte sur notre temps – l’utopie est notre ressource. Elle peut être une échappatoire, mais elle est aussi l’arme de la critique » (p. 394). Telle est la leçon de ce livre qui invite à penser l’idéologie et l’utopie ensemble comme les deux moments indispensables d’une respiration politique.

Je suis enclin à penser toutefois que, au demeurant fort intéressante, cette conclusion reste en retrait de ce que pourrait permettre d’apporter une observation sociologique fine des « utopies » concrètes, tant celles d’hier que celles d’aujourd’hui. En fait, plutôt que sociologique, l’observation à faire devrait être davantage sémiotico-sémantique, qui s’attacherait à regarder de très près ce que disent ces «utopistes » qui, comme je pense l’avoir montré avec les hippies et néo-ruraux de l’après 68, énoncent en fait déjà de quoi demain sera fait. Selon cette hypothèse, les ainsi-nommés « utopistes » sont les prophètes (étymologiquement qui « portent la parole en avant », en avance…) du monde qui vient. Je pense en effet que le monde annoncé par les utopistes, qui ne sera sans doute pas celui qu’ils espèrent, peut toutefois se lire dans le faisceau que forment les manières (modus locandi) qu’ils ont de le dire.

Les utopies en effet, comme les idéologies sont faites de discours, c’est-à-dire de mots, de phrases, d’expressions, de locutions… par lesquels, quoi qu’on en veuille, l’imaginaire ne peut pas ne pas passer. C’est à la lecture de Michel de Certeau et notamment de son ouvrage sur la mystique que j’ai été convaincu de la pertinence de cette hypothèse selon laquelle, c’est du sein même de l’ordre établi que, lorsqu’il entre en crise, se lèvent ceux qui, ne pouvant plus y croire et/ou ne pouvant plus le supporter, vont inventer le vocabulaire pour y survivre, nouveau vocabulaire dans lequel se tiennent les linéaments du nouvel ordre symbolique encore invisible. Ce qui veut dire que toute critique de l’idéologie est déjà idéologique en puissance puisque contribuant à forger les expressions qui vont peu à peu se substituer à celles qu’il s’agit d’abattre, et qui vont à nouveau, rendre possible cette nouvelle fonction d’intégration. Ainsi des francs-maçons qui pour en finir avec la hiérarchie monarchique ont paradoxalement inventé une autre hiérarchie citoyenne pour faire triompher l’idée d’égalité ; ainsi des religieux qui dégoûtés des guerres de religions décidèrent de ne plus se fier aux prêtres ou pasteurs interprètes seuls autorisés jusqu’alors, pour ne plus se référer qu’au fort interne de leur âme et conscience préparant ainsi l’avènement d’une société laïque d’électeurs anonymes ; ainsi également des socialistes utopiques premiers témoins d’une « révolution industrielle » encore innommée et à qui nous devons une grande partie du vocabulaire qui régit encore notre monde économique fait « d’entrepreneurs » et de « force de travail ».

Et ainsi, peut-être, des ci-devant hippies et autres néo-ruraux à qui nous devons la critique du métro-boulot-dodo au profit de la recherche d’un mode de vie hors travail épanouissant ; (« changez la vie » proclamait alors un parti politique encore porteur d’espoirs). Utopistes aux yeux de tous ceux qui parlaient encore en termes de « luttes sociales », ils essayèrent pratiquement de changer leur vie en allant créer des communautés alternatives (du latin alter, autre) frugales et auto-suffisantes dans des campagnes dont ils ne connaissaient pas grand-chose. Sauf que c’est à eux que nous devons en passant la transformation des « ploucs » d’hier en paysans porteurs de valeurs d’authenticité. Ils furent surtout, ne l’oublions pas, les premiers à transformer le sens du mot écologie, « science du rapport des êtres vivants entre eux et avec leur milieu » (utilisé par des écologues qui ne s’intéressaient qu’au vivant non-humain) pour en faire l’étendard d’une prise de conscience planétaire nouvelle, pour faire de la biodiversité le patrimoine de l’humanité. Au nom de la vie précisément. On dit aujourd’hui, dans un de ces oxymores dont les périodes de crise sont riches, au nom du « développement durable », signifiant assez que le Progrès et/ou la Croissances sont devenus des billevesées. Utopistes aussi, sont ceux qui ont inventé les Organisations Non-Gouvernementales (toujours soit humanitaires soit écologistes) c’est-à-dire, littéralement parlant, organisations pensées pour essayer de changer un monde que les gouvernements des états semblaient bien plus enclins à faire durer qu’à transformer.

Aujourd’hui les utopistes s’appellent peut-être des « indignés » ou, s’ils sont économistes,(les pauvres), des « atterrés ». Ce qui signale à quel point l’idéologie régnante est en déliquescence. Ils sont peut-être aussi tous ceux qui ont fini de croire qu’il y avait encore quelque chose à attendre des institutions et qui s’ingénient, dans leurs coins ou plutôt dans leurs réseaux, à faire ce qui peut concrètement changer quelque chose autour d’eux. Les exemples sont légion, en campagne autant qu’à la ville, qui parlent de partage, d’économie collaborative et/ou circulaire, de transition écologique et/ou démocratique, d’écologie humaine et de défense des patrimoines, de droits de l’homme et de la dignité…

Mais manque encore, nous manque cruellement, l’ordre symbolique (idéologique au sens de P. Ricœur), c’est-à-dire la mise en forme des mots et/ou des concepts, qui les ferait tenir tous ensemble pour nous intégrer à nouveau dans le dispositif d’une croyance heureuse.

A partir du faisceau que forment les mots nouveaux apparus sur la scène publique depuis une quarantaine d’années, je suis enclin à penser que, situé au cœur de la tension formée par le couple d’opposés que sont l’unité du vivant, du côté du génie biologique, et la biodiversité du côté de l’écologie, l’ordre symbolique qui vient est celui qui nous intégrera, autour d’une éthique de la gestion du vivant, humain et non-humain. Soit, autrement dit, de tous nos patrimoines.

Une remarque pour finit sur ce mot de « transition ». Comme il en va de l’expression « développement durable », le mot de « transition » me semble laisser entendre que de l’autre serait en train d’advenir, mais qui pourrait arriver « comme en douceur ». Qui oublie donc l’inattendu radical qui advient lors des transitions de phase dans la physique des corps ; qui pourrait reconnaître l’eau liquide quand elle devient glace ou vapeur ?

André Micoud, 8 octobre 2015

Il sera une fois…le désir convivial

 

Conte sur la possibilité d’un désir convivial, inspiré (au début), par le De Trinitate de Saint Augustin

par Alain Caillé

 

Le 20 décembre 2050, à la veille des vacances de Noël, Wu-Édouard Mbembe, professeur d’histoire de la civilisation mondiale à l’Université généraliste de Brazzatown débute son dernier cours du trimestre en rappelant à ses étudiants ce dont ils étaient convenus : résumer en trois grands tableaux, comme autant d’arrêts sur image, le processus qui a permis à l’humanité, contre toute attente, de renouer avec la dynamique de civilisation et de faire régner la paix sur l’ensemble de la planète « Ibrahim, Sarah, Kim, tonitrue  Wu-Edouard Mbembe de sa voix de stentor habituelle, vous vous étiez déclaré volontaires, pour présenter le travail que vous deviez réaliser avec vos camarades. Etes-vous prêts ?

  • Oui, répondirent les trois jeunes gens.
  • Eh bien, nous vous écoutons. À toi de commencer, Ibrahim.

 

            Premier Tableau : Trois discours du désir

Saint Augustin, dans son traité De la Trinité, raconte l’histoire suivante. À l’époque de l’empire romain, un comédien parcourait régulièrement certaines provinces. Dans chaque ville, après avoir terminé son spectacle, il annonçait  à son public : « Ce soir je vous révélerai ce que vous désirez tous. Faites-le savoir, venez nombreux ». Et le soir venu, en effet, une foule immense se pressait pour l’entendre. « Je sais ce que vous désirez tous, déclarait alors l’acteur d’un ton assuré, comme s’il puisait son savoir à une source sacrée, aussi mystérieuse qu’incontestable. Vous voulez tous acheter bon marché et vendre cher ». À ces mots, la foule entière, ravie et éblouie devant tant de pénétration s’exclamait : « Oui, c’est bien vrai, c’est exactement cela. Il nous a percés à jour ».

Mais, à la même époque, un autre acteur recourant au même procédé donnait toutefois une réponse bien différente. « Je sais ce que vous désirez tous, disait-il à la foule d’un ton aussi assuré et inspiré que son concurrent, vous voulez tous être loués et estimés, vous désirez qu’on vous aime, qu’on vous honore et qu’on vous révère». À ces mots, la foule entière, ravie et éblouie face à tant de perspicacité s’exclamait : « Oui, c’est bien vrai, c’est exactement cela. Il nous a percés à jour ».

Un troisième acteur, aux allures de prophète, tenait cependant un autre propos encore : « On m’a rapporté ce que vous disent les histrions qui parcourent votre province et qui vous trompent avec leurs belles paroles et leurs sophismes. Sachant que vous aspirez tous au bonheur – que peut-on souhaiter d’autre, en effet ? –, ils tentent de vous faire accroire que vous pourriez y accéder en trompant votre prochain pour acheter au meilleur prix possible et vendre plus cher qu’il ne se doit. Ou bien encore que vous pourriez trouver le bonheur en vous efforçant de gagner les bonnes grâces du plus grand nombre par des manœuvres serviles et dégradantes. Mais qui ne voit que ces réponses sont absurdes et fallacieuses ? Si vous voulez tromper les autres, vous serez trompés par eux. Et il n’y a pas plus instable et incertain que la faveur populaire. Loué et adulé un jour, vous serez méprisé et voué à l’opprobre de tous le lendemain. Non, en vérité, je vous le dis,  le seul moyen d’être heureux de manière absolument durable et certaine, c’est de placer tous vos espoirs et tout votre amour dans un dieu tout puissant.

En réalité, et Augustin en convient le premier, lui qui estimait à plus de deux cents les écoles et les définitions différentes du bonheur qui s’étaient affrontées durant l’Antiquité, en réalité ces discours n’avaient rien de neuf. On les connaissait déjà depuis bien longtemps. Ce qu’Augustin ne pouvait pas prévoir, cependant, c’était leur postérité. Au cours des siècles les adeptes du premier discours, le discours de l’économie et du besoin, allaient se recruter tout d’abord chez les commerçants et les banquiers, bien sûr, chez les artisans et les industriels, puis gagner peu à peu des pays et des  nations entières. Grâce aux raffinements de la science économique ce furent dès la fin du XXème siècle des robots truffés d’algorithmes qui commencèrent à acheter au moindre coût et à vendre le plus cher possible. Ils n’achetaient plus des biens ou des services, mais de l’argent ou des promesses d’argent, et cela en une nanoseconde. Au-delà de toute puissance de calcul et de raisonnement humains.

Les adeptes du deuxième discours, le discours du désir de reconnaissance,  se sont recrutés tout d’abord au premier chef chez les guerriers et les aristocrates, prêts à  risquer leur vie pour une noble cause – « Vive le roi, vive l’empereur » – ou, plus inconsidérément, pour une simple querelle de point d’honneur. Recherchant la gloire – la vaine gloire, disaient leurs critiques -  jusque dans la gueule des canons ou dans le moindre duel, déclenché pour un oui, pour un non, ils revendiquaient le monopole de l’honneur et de la reconnaissance. Vers la fin du XXème siècle, là encore, ce monopole enfin brisé, tout le monde se mit à désirer être reconnu publiquement, ne serait-ce qu’un quart d’heure. Chacun voulut pouvoir être fier de sa religion, de sa culture, de ses valeurs, de sa sexualité, de son genre, de son pays, de son travail, de sa personnalité singulière. Tous désirèrent être aimés, respectés et estimés. Ce discours du désir et de la reconnaissance était relayé par nombre de philosophes, d’anthropologues ou de psychanalystes.

Pendant des siècles, et même des millénaires, cependant, commerçants et guerriers, champions du besoin ou héros du désir, ont affirmé, au moins en paroles, la supériorité de principe du troisième discours, le discours des dieux et de l’amour. Le discours de la religion. Dans le royaume des idées, guerriers et commerçants cédaient le pas aux prêtres, aux pontifes et aux prophètes, quand bien même ils exerçaient en réalité le pouvoir sur eux dans le royaume de la richesse ou dans celui des armes et de la force. C’est au nom des dieux que les guerriers combattaient, en évoquant les préceptes de la religion, même si le plus souvent ils n’étaient animés que par le seul plaisir de se battre ou par l’espoir de trouver la gloire. Ou bien, plus prosaïquement, la richesse que procurent les rapines. C’est en donnant aux représentants des dieux de quoi bâtir églises, temples, mosquées, pagodes, synagogues, monastères ou cathédrales que commerçants et banquiers, de leur côté, espéraient trouver le salut de leur âme.

Pendant une bonne partie du vingtième siècle on s’était persuadé que le discours de la religion était voué à s’éteindre peu à peu. Qu’il allait déserter en tout cas la place publique pour ne plus subsister que dans des cultes privés. Or, au début du vingt et unième siècle on le vit renaître de ses cendres, plus vivace que jamais. Les guerres de religion qu’on croyait d’un autre temps, revinrent sur le devant de la scène. Et l’humanité s’interrogea.

-Très bien, excellent résumé, déclare Wu-Edouard Mbembé. A toi Sarah.

 

            Deuxième tableau : la fin des temps ?

Nous voici maintenant en 2030. L’humanité est au bord du désespoir. Des pays autrefois riches et puissants ont sombré dans la misère et le chaos. D’autres qui étaient pauvres se sont  enrichis en un premier temps, puis ont vu leur développement s’arrêter. Il n’y a de toute façon plus assez de sources d’énergie, de pétrole, de charbon et d’uranium, et plus suffisamment de matières premières pour soutenir une croissance durable. Dans nombre de régions du globe, l’air est devenu irrespirable au moins un jour sur deux. Partout, le chômage s’accroît de façon démesurée, car non seulement il est inutile d’embaucher en période de stagnation ou de récession, mais un grand nombre de tâches peut désormais être effectué, mieux et pour moins cher, par des robots, qui ne se mettent jamais en grève.  Même des tâches réputées autrefois qualifiées, les tâches des classes moyennes. Pendant que la misère gagne la planète, quelques centaines de milliers de riches, toujours plus riches, vivent dans des paradis fiscaux, protégés par de hautes murailles, des barbelés, des chiens et des hommes de main. Il leur faut se protéger à la fois contre la colère et la haine de toutes les couches sociales qui ont connu le déclassement, et contre le désespoir des miséreux et des réfugiés climatiques. Ces derniers se comptent maintenant par dizaines de millions, ou plus, depuis que la fonte de la banquise s’est accélérée dans l’Arctique et en  Antarctique, et que le niveau des océans a monté de presque un mètre. Plus personne ne sachant de quoi demain sera fait, de plus en plus nombreux sont ceux qui rejoignent le crime organisé. La corruption règne partout en maître.

Les religions de leur côté tentent de préserver ce qui peut l’être du sens du bien commun, et de défendre les règles élémentaires de la moralité publique et privée. Mais elles peinent à convaincre car ceux qui souffrent de la misère et de la peur sont de moins en moins sensibles à la promesse d’un paradis après la mort. Tant qu’à faire, ils préféreraient accéder au paradis fiscal sur terre, et le plus vite possible. Vouées à prôner la paix, la modération et l’amour, les religions elles-mêmes sont entraînées dans ce tourbillon et deviennent à leur tour facteurs et amplificateurs des guerres qui embrasent des régions entières : Allah contre Dieu ou Yahvé, et réciproquement. Le Bouddha contre l’islam. L’islam sunnite contre l’islam chiite, dans leurs multiples variantes. Et réciproquement.

Face à ce désastre, partout dans le monde des voix s’élèvent, des expériences sont imaginées pour tenter de conjurer la catastrophe. De multiples pistes sont explorées. Tout le monde, en réalité, voit bien ce qu’il faudrait faire, en principe. Il faudrait, tout d’abord, s’attaquer à l’invraisemblable montée des inégalités qui a explosé sur toute la planète à un rythme sans cesse accéléré depuis une cinquantaine d’années. C’est elle qui alimente la corruption et qui favorise le crime organisé. Et, réciproquement, sans corruption et crime organisé, l’inégalité et l’extrême richesse ne pourraient pas prospérer. Car comment les plus riches pourraient-ils sans cela continuer à obtenir chaque année 10 à 15 % de rendement sur leurs capitaux investis dans des  économies en croissance atone ou nulle ?

Faut-il alors faire machine arrière ? Retourner à un stade antérieur de l’Histoire humaine ? Mais lequel ?  De plus en plus nombreux sont ceux qui commencent à penser que la fin de la croissance économique n’est pas celle du progrès. Elle n’est que la fin de l’accroissement régulier du pouvoir d’achat monétaire des biens et services marchands. Or, il est possible de vivre mieux, infiniment mieux, en paix et en sécurité, sans croissance du pouvoir d’achat monétaire, à la condition qu’il soit mieux réparti et que la créativité de tous soit encouragée. C’est à cette condition seulement qu’il sera également possible de faire face au réchauffement climatique, à la pénurie des ressources énergétiques et minières, ainsi qu’aux diverses formes de pollution. Et donc aux guerres et  aux crimes qui résultent de tous ces dérèglements.

De cela tout le monde en 2030 est intimement convaincu. Rien cependant n’avance et ne laisse percevoir la moindre possibilité d’une issue heureuse aux désordres dramatiques du monde. C’est que nul ne sait quelle réponse apporter à un  problème dont tous pressentent qu’il est crucial mais que personne ne sait véritablement nommer :  le problème de la nature du désir humain. Qu’est-ce qui l’alimente ?  Est-il maîtrisable ? Peut-il être ou devenir convivial ? N’est-il pas au contraire toujours voué à la démesure, à l’illimitation, à l’hubris ? Comment, commence-t-on à se demander partout, comment  reprocher aux plus riches de vouloir le devenir toujours plus si nous désirons la même chose qu’eux ? Au nom de quoi critiquerions-nous le désir de reconnaissance des grands artistes, des sportifs d’exception, des écrivains ou des scientifiques de génie, alors même que nous les admirons et que, dans le domaine que nous chérissons, ils nous servent de modèle ? Nous voudrions être comme eux.  Et pourquoi encore dénoncer la religion ou les valeurs des autres, alors que nous les connaissons et les comprenons aussi mal qu’ils ne connaissent et ne comprennent les nôtres ? Ils nous font la guerre ? Mais pouvons-nous être sûrs que nous ne l’avons pas commencée nous-mêmes ? Personne ne sait quand a commencé la guerre ni si quelque chose pourra y mettre un terme un jour. Force est de constater que toutes les religions et toutes les morales s’y sont essayé, mais qu’aucune n’a vraiment réussi jusqu’à présent.

-Très bien, très bien, commente le professeur Mbembé.  A toi de jouer, maintenant, Kim.

 

            Troisième tableau : le symposium du désir

Le 15 février 2031 les huit-cent cinquante-sept intervenants venus de toutes les régions du monde au Congrès dit Congrès de la dernière chance, dans l’immeuble de l’ONU, fermé depuis sept ans, concluaient ainsi : nous n’avons plus le choix. Il nous faut maintenant résoudre une fois pour toutes l’énigme des énigmes, et comprendre enfin pourquoi malgré tous leurs désirs de paix et de fraternité, les humains finissent toujours par retomber dans la haine et le conflit. Où est donc la fêlure dans leur désir qui fait que tôt ou tard il se retourne contre lui-même ? Si nous ne parvenons pas maintenant à répondre au plus vite à cette question alors l’humanité périra. Moralement, et même peut-être aussi physiquement.

Par une décision votée à l’unanimité, le Congrès décida de convoquer neuf représentants de chacun des trois discours du désir que les congressistes avaient identifié comme les plus pertinents et les plus plausibles : le discours du besoin et de l’économie, le discours de  la quête de reconnaissance, le discours des dieux et de l’amour.

Les conditions imposées aux vingt sept  champions étaient drastiques. Confinés dans un logement spartiate et réduits à une nourriture frugale, il leur était interdit de sortir de la maison dans laquelle ils se retrouvaient claustrés. Ils ne retrouveraient leur liberté que le jour où ils se seraient mis d’accord entre eux à l’unanimité. Faute de pouvoir y parvenir, ils pourraient voter en faveur d’une des deux autres conceptions du désir que la leur. Celle qui recueillerait le plus de voix serait déclarée gagnante et on tenterait d’organiser la coexistence des humains sur cette base.

Comme on pouvait s’y attendre, pendant plus de trois mois ce ne furent que railleries, admonestation et quolibets échangés entre nos vingt-sept hérauts, chacun pointant les faiblesses logiques, les inconsistances des autres, ou montrant à quel point la réalité démentait leurs hypothèses de départ comme leurs conclusions. Jour après jour des alliances insolites se formaient, à front renversé, pour terrasser un adversaire commun, puis se défaisaient le lendemain pour s’inverser le surlendemain. Chacun taxait chacun, et même au sein de son propre camp, d’idéalisme bêtifiant, de matérialisme borné, de niaiserie, d’empirisme mal placé, de trancendantalisme improbable, d’apriorisme injustifiable, de cynisme insupportable, d’angélisme grotesque, et bien d’autres amabilités encore. Jamais autant d’intelligence et de subtilité n’avaient été déployées pour démontrer la sottise des autres. Toute l’histoire de la philosophie, des sciences sociales et des religions se retrouvait ainsi mobilisée dans une sorte de joute agonistique sans fin.  À laquelle tous prenaient plaisir au début.

Mais on n’avançait pas d’un pouce, et peu à peu les participants commençaient à se lasser de ces échanges stériles. L’espoir de vaincre se faisait toujours plus improbable, alors que, pourtant, les différences entre les uns et les autres qui avaient semblé au début si immenses, si inconciliables, apparaissaient au fil du temps des plus ténues. Le cent-troisième jour, une économiste un philosophe et une personnalité religieuse qui avaient évoqué cette possibilité en partageant un thé insipide, proposèrent qu’une commission de trois membres fasse le point et esquisse une hypothétique motion de synthèse. Leur proposition fut accueillie par un soulagement général, et ils furent aussitôt élus pour composer cette commission. Tant d’arguments, déjà, avaient été échangés durant ces trois mois, tant de discussions approfondies, qu’ils ne furent qu’à moitié surpris d’aboutir en quelques jours à un accord  sur trois séries de propositions, qu’ils présentèrent devant l’assemblée générale des délégués, après plusieurs navettes auprès de leurs amis respectifs. Voici comment il est possible de résumer leurs trois conclusions :

- Tout d’abord, Il n’y a pas lieu d’opposer absolument  les trois conceptions du désir qui s’affrontent. Chacune englobe et interprète les deux autres, et est interprétée et englobée par elles. Au-delà de la sphère étroite du besoin, c’est le désir d’être reconnu et celui d’être en règle avec les dieux ou les entités invisibles, qui alimentent le désir de possession. Symétriquement, on ne peut pas être reconnu sans recevoir une quantité de biens qui cristallise cette reconnaissance, et on n’est jamais reconnu, en définitive qu’au prorata de ce qu’on a donné, ou de ce qu’on pourrait donner. L’obéissance aux dieux et aux valeurs ultimes, enfin, n’a de sens que si elle permet à chacun d’obtenir la quantité de biens nécessaire à son existence et de jouir de la reconnaissance de sa singularité.

- Par ailleurs, les modalités du désir varient selon les individus. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de théorie générale du désir valant a priori pour tout le monde. Mais ce dont nous avons absolument besoin ce n’est pas d’une théorie générale du désir mais d’une  distinction claire entre désirs légitimes et illégitimes. Tous les désirs, en effet ne sont pas admissibles, et il faut donc bien que ceux des humains qui en sont la proie apprennent à céder sur la part délétère de leur désir. Sont légitimes les désirs dont l’expression permet aux humains de vivre et de coopérer en s’opposant sans se massacrer.

- Est donc légitime, enfin, le désir de possession qui ne se transforme pas en pléonexie, en désir d’avoir toujours plus. Est légitime le désir de reconnaissance qui ne se transforme pas en hubris, en désir d’échapper à l’humaine condition et à la commune humanité. Est légitime l’amour des dieux qui ne se transforme pas en haine des hommes  et du monde.

A la surprise générale, aucune main ne se leva dans l’assemblée pour exprimer désaccords, critiques ou contestations. Etait-ce en raison de la lassitude générale ? Toujours est-il qu’après un moment de stupeur face au silence qui n’en finissait pas, la présidente de séance demanda qu’on passe au vote. A la  surprise de tous, encore une fois, les trois propositions furent acceptées à l’unanimité. Et à l’unanimité également il fut décidé d’appeler « convivialisme », pensée du vivre ensemble, la doctrine qui permettait de faire coexister de manière cohérente ces trois propositions.

Ces dernières ne furent pas rendues publiques aussitôt. On jugea préférable de rédiger auparavant toute une série d’attendus et d’explicitations, ne fût-ce que pour montrer qu’on avait bien travaillé. Ce n’est donc que dix jours après, qu’une fumée multicolore s’éleva de la cheminée principale de la maison. Elle voulait dire : « Nous avons une doctrine. Une doctrine partageable par tous les humaines de bonne volonté. Nous savons dans quelle direction aller. Chacun peut y entrer selon son histoire propre, à partir de ses propres croyances, dès lors qu’il est conscient que l’avenir de l’humanité et la survie de la planète sont en jeu, et qu’il n’y a pas d’exigence plus pressante que d’apprendre à coexister en nous opposant sans nous massacrer ».

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans le monde entier. Très vite chacun eut à cœur d’arborer le symbole de la nouvelle pensée du monde et d’œuvrer à sa réalisation. Un grand nombre des très riches, qui n’attendait que ça, s’y rallia rapidement. Tout aussi vite, céder à la corruption apparut infâmant. Il fallut un peu plus de temps pour que les soldats des armées en conflit et les membres des gangs criminels commencent à les déserter, mais dès que le mouvement fut amorcé, il alla crescendo et rien ne put l’arrêter. C’est qu’il y avait tant à faire par ailleurs : inventer un monde de prospérité conviviale sans croissance du PIB, et panser tous les malheurs du monde hérités des siècles passés. Enfin, cela va sans dire, à travers le monde, hommes et femmes de toutes couleurs et de toutes religions, se marièrent ou s’unirent. Et ils eurent beaucoup d’enfants. Mais pas trop.

- Parfait, jeunes gens, conclut alors George-Edouard Mbembé, vous avez bien travaillé. On s’y serait presque cru. Merci. Nous allons maintenant, pouvoir fêter Noël, la fête du solstice d’hiver, qu’on appelle autrement, vous le savez,  dans d’autres régions du globe.  Cette fête revêt cette année une importance et une signification toute particulières. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’il n’y a aucune guerre, nulle part. Pourvu que ça dure.

 

Ce texte, rédigé, à la demande de Dany-Robert Dufour a été lu les 18-19, 20 et 21 juin 2015 au Théâtre de la Tempête, en compagnie d’un conte traditionnel adapté par François Flahault, et de deux dialogues de D-R. Dufour et Jean-Pierre Le Brun. Le thème commun était : « Le désir est-il convivial ? ». Cette initiative, qui permet de présenter des réflexions philosophiques, sociologiques ou politiques sous une forme plus plaisante et parlante que celles qu’adoptent habituellement les intellectuels, faisait suite à quatre séances du même type consacrées  par D-R. Dufour en 2014 au thème de la pléonexie (le désir d’avoir toujours plus).On trouvera ces   quatre récits dans D-R. Dufour, Pléonexie, Le Bord de l‘eau, 2015. Que Philippe Adrien soit chaleureusement remercié d’avoir ouvert le Théâtre de la Tempête à des expériences de ce type, et les acteurs de la troupe de s’être livré avec passion et talent à cet exercice de lecture inhabituel.

Le jeu de la transition démocratique – Chapitre 3

La transition démocratique tunisienne passera par la jeunesse connectée !

par Sarah Maachi

France, mars 2017.
Ariane et Karima sont heureuses de voir la maison des associations de leur quartier faire salle comble. Les riverains se sont déplacés en nombre pour échanger ensemble sur une nouvelle voie politique, porteuse d’espoir, réintégrant le citoyen au cœur des décisions politique.
Karima avait 20 ans quand son pays, la Tunisie, s’est soulevé contre le régime en place. Naissait alors une toute jeune démocratie et avec elle, la volonté du peuple de prendre place à  la table des décisions. Ce soir, elle témoigne de son vécu.
« Bonsoir à tous ! Nous sommes réunis dans cette salle ce soir car chacun de nous désir prendre part à la politique de son pays. Et cette volonté qui nous anime, si elle nous tient vraiment au corps, nous avons le devoir de l’entretenir afin de ré-enchanter la démocratie.
Ne cédons pas au défaitisme, ne croyons pas que « le système est comme ça, qu’on on ne pourra rien changer ». Partout dans le monde, des citoyens se regroupent sur Internet et donnent naissance à des collectifs qui soutiennent l’idée d’une démocratie participative. Ils inventent des outils accessibles à tous, qui contribuent à redonner du pouvoir au peuple.
Il y a 6 ans déjà, la Tunisie vivait sa révolution. Ce soir, je vais vous raconter comment Internet, nous a permis à mes amis et moi de nous rassembler, de nous informer, de nous exprimer et de descendre dans la rue. Entendez bien, notre révolution n’est pas due à l’action des seuls internautes et cyber activistes. En revanche, Internet a été pour moi un véritable outil de mobilisation. Aujourd’hui il permet de militer pour une démocratie ouverte et une transparence dans le fonctionnement de nos institutions.
Ne l’oublions pas, la transition démocratique est souvent longue, semée d’embûches et fait face à de fortes résistances. L’histoire montre malheureusement que les révolutions menées par le peuple n’aboutissent pas toujours à des démocraties. Notre pays, la Tunisie, est en pleine transition. Notre démocratie est encore jeune et a été plusieurs fois ébranlée par des attentats terroristes. Cette transition que nous vivons est porteuse d’espoir pour la jeunesse tunisienne connectée. Pourtant, encore aujourd’hui, elle ne se sent pas représentée par les partis politiques au pouvoir. C’est pourquoi, la jeunesse tunisienne est à l’initiative de nombreuses actions prenant place en ligne et œuvrant pour un gouvernement transparent. Elle souhaite être entendue, participer et avoir une influence sur le cours que prendra cette démocratie naissante.
Avant la révolution, avec le gouvernement Ben Ali, nous avons vécu de nombreuses années de censure. Nous n’avions pas la chance, de pouvoir exprimer comme ici en France, notre opinion. Les informations nous étaient délivrées par les médias officiels, muselés par le régime. Nous nous autocensurions sur Internet, sous peine de subir une répression excessive. Les sites, les blogs, les réseaux sociaux étaient contrôlés. Notre accès à Internet était limité, pourtant cela n’a pas empêché les cyber activistes d’être présents et de s’exprimer sur le web. C’est dans la clandestinité qu’ils ont crée des sites internet chargés d’informer les citoyens. Pour contourner la censure, ils déployaient des idées ingénieuses pour que chacun puisse avoir accès à l’information. Certains ont été menacés, emprisonnés, torturés. D’autres opéraient depuis l’étranger, faisant partie de la diaspora.
En 2008, la Tunisie a été secouée par la révolte du bassin minier de Gafsa. Partant de revendications socioprofessionnelles, la révolte a rapidement pris une dimension politique, ébranlant le régime Ben Ali. Chômeurs, étudiants, enseignants, travailleurs manifestaient et se révoltaient contre la précarité, le chômage, la corruption. Absent sur les médias officiels, le mouvement a été rendu public par Internet, grâce à des vidéos filmées par les militants et diffusées par les cyberactivistes. Mais c’est en 2010 que le web s’est embrasé, à la suite de l’immolation de Mohamed Bouaziz, un jeune chômeur de Sidi Bouzid. Faute d’autorisation officielle, il vendait clandestinement des fruits et légumes. Rapidement, des milliers de manifestants se sont mobilisés sur tout le territoire exprimant leur solidarité et leur colère. Avec l’appui des cyber activistes, les vidéos des manifestations et des violences faites aux citoyens, blessés et tués, allaient pour la première fois se propager avec force sur Internet et même être diffusées sur des médias de masse comme la chaîne télé Al Jazeera. En conséquence, c’est tout le peuple tunisien qui s’est soulevé. Les citoyens se sont emparés des réseaux sociaux. Facebook et Twitter ont joué un rôle important dans la mobilisation citoyenne et révolutionnaire. Internet donnait aux tunisiens du pouvoir. Clairement, on se sentait tous capable de changer les choses. En quelques jours, c’en était fini de l’ère Ben Ali.
Nous expérimentions à grande échelle un nouveau mode de communication, nous essayant pour la première fois au commentaire et à l’analyse de l’actualité aux yeux de tous. Nombre de pages Facebook et de comptes Twitter se sont crées, la blogosphère était en ébullition, de nouveaux sites d’information naissaient chaque jour et nous pouvions enfin mettre un visage sur des blogueurs auparavant clandestins.
Rapidement, le pays s’est mobilisé pour l’élection d’une Assemblée Constituante, chargée de réécrire la Constitution tunisienne. En quelques semaines, les partis politiques se sont crées et se sont organisés pour faire campagne. Les citoyens allaient vivre leur première élection démocratique. Un moment historique !  On pouvait sentir dans l’air une énergie débordante.
Mais dans le même temps, j’entendais chez mes amis une certaine forme de désarroi. Eux qui étaient entrés en guerre contre la censure, qui avaient été très actifs sur les médias sociaux, ne se sentaient pas représentés parmi les différents partis politiques qui s’étaient crées. C’était délirant. Le pays était passé d’une dictature, à plus d’une centaine de partis politiques. Sans programmes et crées à la hâte, les partis dont les citoyens entendaient le plus parler, étaient ceux dont les membres avaient un certain pouvoir qu’il soit médiatique, religieux ou financier. Place à la politique partisane, à l’argent et comme je l’ai souvent entendu dire « aux vieux ».
Des questions et des rumeurs accompagnaient ces nouvelles formations politiques. Elles traduisaient notre méfiance face à certains partis démontrant une opacité. Nous voulions de la transparence !
A l’heure où l’on annonçait les résultats de l’élection, les tunisiens souhaitant prendre part à la politique de leur pays se sont constitués en collectifs et associations. Pas question de laisser les élus rédiger une constitution sans rendre des comptes aux citoyens ! Les initiatives et actions citoyennes ont été très nombreuses dans le pays. Leur but était d’inciter l’Assemblée Nationale Constituante à faire preuve de transparence et d’ouverture au public tout au long du processus de rédaction de la Constitution. C’était les débuts de ce qu’on appelle « L’open Gov » tunisienne. Le travail des commissions devait être public et les rapports publiés sur le site Internet de l’Assemblée.
Le chemin de la transparence et de l’ouverture a été long mais grâce à la pression de la société civile, les tunisiens ont pu être au cœur de l’action politique.
A titre d’exemple, car il existe de nombreux collectifs citoyens, je souhaite vous parler de l’ONG Al Bawsala qui, selon moi, représente bien cette volonté de rendre l’action publique accessible aux citoyens via Internet.
L’ONG a imaginé et mis à la disposition des citoyens plusieurs plateformes en ligne. Elles offrent un accès aux informations liées à l’exercice politique de leurs élus. Leur premier coup d’essai a été L’Observatoire de l’Assemblée Nationale Constituante. En étant présente dans toutes les commissions et séances plénières, l’ONG a rendu public dans le détail de tout ce qu’il se passait au sein de l’hémicycle. Toutes les informations se retrouvaient en ligne. Pour pousser les députés à être présents et assidus, l’ONG les a classé comme à l’école, du premier au dernier. Elle a aussi assisté les députés en les aidant à créer les textes de loi.
Puis l’ONG s’est attaquée au budget de l’Etat en donnant accès aux ressources budgétaires, aux dépenses des ministères, de la Présidence et du pouvoir législatif.  Plus tard ce fut au tour des municipalités, avec la mise en place d’un observatoire des activités municipales. Imaginez ! L’ONG a crée un indice de transparence et a classé les municipalités selon cet indice. Enfin, l’ONG œuvre quotidiennement pour que les citoyens prennent part aux décisions locales. Elle a donc crée une application, accessible via smartphone et tablette, qui affiche des données en temps réel sur les activités de chacune des municipalités.
Aujourd’hui, en 2017, ces actions citoyennes tunisiennes s’appuyant sur l’outil Internet ont un succès incontesté. En France aussi, de nombreuses actions et plateformes en ligne ont vu le jour. L’OpenGov a été largement discuté et mis en avant pendant la campagne présidentielle. Des collectifs ont gagné en visibilité et se sont imposés dans le paysage médiatique. Des idées innovantes foisonnent et Internet est là pour les soutenir. Profitez de cette émulation pour proposer votre nouvelle voie démocratique !
J’aimerai terminer mon témoignage sur une citation d’Amira Yahyaoui, Présidente d’Al Bawsala qui déclarait déjà en 2015 : « Si nous vous avions dit avant la révolution, que chaque citoyen tunisien pourra de son téléphone ou via une tablette prendre part aux décisions de sa municipalité, vous auriez dit que nous étions des idéalistes. Aujourd’hui cet idéal est devenu réalité »
Ariane et Karima ressortent grisées de la réunion. Et si le projet un peu fou pour lequel s’est engagée Ariane, celui de hacker l’Assemblée Nationale, pouvait devenir réalité ? Lors de la réunion, elles rencontrent Marion, 25 ans, étudiante en année de césure. Elle a sillonné le monde dans le but de réaliser un documentaire sur ces citoyens qui ont décidé de prendre part à l’avenir politique de leur pays. Marion leur propose d’assister à la projection du documentaire à Paris. Seront présents les protagonistes du film, des élus et des membres de collectifs citoyens français. Autant de personnes aussi passionnées et mobilisées qu’elles.
Ecrit par : Sarah Maachi
Directrice conseil digital, Sarah a eu la chance d’accompagner de nombreuses entreprises dans les domaines  de  la communication, du marketing digital et de l’innovation. C’est au cours d’une mission politique en Tunisie, alors en pleine révolution, qu’elle découvre la communication politique et se spécialise plus tard dans la défense des intérêts d’entreprises et de dirigeants sur Internet. Depuis peu elle s’intéresse à l’open data et a rejoint un collectif citoyen français qui participe à la transition démocratique.
Personne désignée pour écrire le Chapitre 4 : Elisa Lewis

Le jeu de la transition démocratique – Chapitre 2

« Hacker l’Assemblée Nationale ? : D’accord ! »

par Quitterie de  Villepin

Ariane se surprend elle même de cette décision. Elle se sent libérée. Libérée de ne plus avoir à regarder vers le haut pour attendre en vain des réponses, des espoirs. Enfin. Ne plus subir, impuissante, le triste spectacle offert par des politiciens focalisés sur leurs trajectoires personnelles. La pauvreté du débat démocratique signifiant à lui tout seul, sans qu’ils ne s’en rendent compte vraiment ou ne veuillent même l’admettre, l’extinction progressive des partis traditionnels.

 C’est vrai, elle ne faisait plus attention à tous les visages sur les panneaux électoraux.

Et puis les législatives comptent pour du beurre depuis qu’elles suivent directement les présidentielles. Elles ont disparu en tant qu’élection, elles ne sont plus qu’une validation de la Star Academy présidentielle. La question posée depuis 2002 se résumait à « pour ou contre la majorité présidentielle ». Vidant totalement de sa substance le rôle de l’Assemblée Nationale qui est de contrôler le gouvernement et de voter les lois. Depuis, le statut des députés est affaibli.

 Pourtant quel extraordinaire challenge que de reprendre corps face au Président de la République, quel qu’il soit. Pas d’adhésion de députés godillots comme la majorité, pas d’opposition stérile parce qu’il vient de l’autre camp, non, remettre de l’intelligence collective, de la réflexion débarrassée des postures politiciennes, et du débat sur chaque texte de loi. Terminé le chèque en blanc pendant 5 ans ! Ariane se dit que si cette offre politique nouvelle existe, elle aimera accomplir son devoir citoyen, reprendre le chemin de son bureau de vote dans l’école primaire de son quartier. Elle emmènera Malo avec fierté dans l’isoloir pour lui transmettre ce geste du vote pour lequel tant de femmes et d’hommes sont morts, à la place de la colère, de la honte, du vote par défaut ou du renoncement qu’elle ressent depuis tant d’années. Elle qui fait partie de ces citoyens de la zone grise. Celle des inscrits qui s’abstiennent ou qui votent blanc.

Elle se déclare, un soir après le dîner, partante pour tenter l’aventure. De toutes les façons, il faut tenter. Essayer. C’est le moment. Sur les réseaux sociaux, elle annonce à ses proches :

 « Oui j’ai envie que nous, citoyens, nous prenions notre place à la table des décisions. Je suis candidate pour les législatives de 2017. J’accepte par ce message de me former avec tous les autres femmes et hommes qui partagent mon envie pour nous réapproprier ce lieu qu’est l’Assemblée Nationale, la Maison du Peuple, notre maison. Je ne pars pas à la conquête du pouvoir pour moi, puisque je sais qu’un tirage au sort désignera les candidats. Si je suis désignée, je serai heureuse de me mettre en disponibilité, mais ce qui compte vraiment, c’est que certaines et certains d’entre nous gagnent quelques sièges pour expérimenter la démocratie avec des outils du XXIème siècle. Si je ne suis pas désignée, je participerai quoiqu’il arrive à cette aventure : celle de la réappropriation du bien commun qu’est la démocratie. »

Elle sent qu’elle est en train de réaliser un acte important, fondateur, un acte de naissance politique, mais elle ne ressent pas de peur. Elle sent une sérénité l’envahir, celle de la cohérence, celle de la liberté de choisir.

 Il est 22h.

22h02. Son petit cousin de 21 ans poste sur son mur Facebook : « je viens de regarder sur Wikipedia, on peut être candidat député à partir de 18 ans, cool ».

22h03. Les premiers like et RT arrivent. Alors que ses amis se disaient complètement dépolitisés, écoeurés par la politique, les habitués de la Zone Grise, elle reçoit des dizaines de messages de copines, de collègues, de sa famille qui l’encouragent, la soutiennent, certains se déclarent même volontaires pour tenter l’expérience ! Son téléphone sonne le lendemain matin, « comment aider », « comment participer », « qui contacter » ?

Les jours suivants, les candidatures affluent de partout sur internet. Une envie collective émerge. Des femmes, des hommes de toutes origines disent : « Je suis partant, si je suis tiré au sort, pour passer les 5 prochaines années de ma vie dans cet hémicycle suivant les règles que nous déciderons collectivement, d’autres règles que celles en vigueur aujourd’hui au Palais Bourbon. »

En même temps que les candidatures se déclarent, un groupe de volontaires, un instituteur, une postière, deux historiennes, des équipes de designers, de développeurs, un infirmier, un chauffeur de taxi se mobilisent pour participer et apporter leur pierre à ce nouvel édifice collectif. Créer les outils de formation des candidats volontaires. Il est décidé de créer un MOOC (cours en ligne). Cette formation à distance comporte différent modules : « qu’est ce que l’Assemblée Nationale ? », « Quel est le rôle du député ? », « Quel est le chemin de la loi ? », « Quel sera le rôle de ce député augmenté ? », « Quel sera son cadre d’intervention et ses engagements ? », « Quelles seront ses moyens, indemnités pour accomplir son mandat ? ». Un simple cours d’éducation civique 3.0. Et vu le succès du premier module, tant pour celles et ceux qui le co-construisent que pour celles et ceux qui reçoivent la formation, on comprend l’immense soif d’apprendre, le besoin criant de nourrir son engagement pour la cité.

D’autres citoyens montent spontanément le chantier d’une plateforme de vote et de débat qui permettra aux citoyens de participer au débat des lois et à la prise de décisions. Ce groupe réunit des formatrices en intelligence collective, développeurs, sociologues, communicants, philosophes, biologistes, graphistes, et des simples usagers de plateformes internet de cuisine, de petites annonces. Cette petite équipe se connecte avec des centaines d’équipes dans le monde qui expérimentent et mettent en oeuvre des outils similaires. Ils découvrent que leur soif de démocratie est partagée par des millions de citoyens dans le monde. En Argentine, en Australie, en Islande, en Irlande, en Allemagne, au Brésil, au Mexique, dans des villages en France, partout des initiatives ont émergé ces dernières années, s’inspirant les unes des autres, depuis la Grèce Antique jusqu’à aujourd’hui, les gens veulent vivre la démocratie. Ils veulent définir les règles du jeu du vivre ensemble. Entrer dans le jeu. Prendre en main leur destin. Et partout le même sentiment, c’est une question de fierté. De dignité.

Alors que l’idée émerge à peine, des cafés citoyens ont lieu dans les amphis, dans les bistrots. Les MOOCs sont partagés, discutés. La plateforme testée par petits groupes. Complètement sous le radar des partis politiques traditionnels, des médias classiques et des instituts de sondage, des femmes et des hommes se saisissent de cette idée et se préparent à prendre leurs responsabilités de manière individuelle et collective. Ils apprennent à se réunir, à débattre, à voter, ils expérimentent de nouvelles méthodes pour faire émerger l’intelligence collective, la coopération. Ils découvrent que la démocratie, ça s’apprend, ça se pratique.

Ce ne sont pas les règles du jeu qu’ils veulent changer, c’est le jeu, pour reprendre André Breton. Pour cela pas besoin de révolution, de l’expérimentation. Et ce qui compte plus que le résultat dans cette expérience, c’est le chemin pour construire cette voie nouvelle de cet objet politique non identifié. Quels rapports avec l’argent, les médias, la hiérarchie, l’égo, les lobbies ?

 Tout repenser. Savoir ce que nous ne voulons plus, nous les gens, nous les citoyens, et inventer d’autres chemins. Accepter de se planter. Accueillir la différence de l’autre comme un cadeau, comme une richesse. Essayer. Apprendre de ses échecs. Se relever les uns les autres. Tant de choses qui n’ont pas leur place dans le parcours politique traditionnel. Oui, si Ariane et les femmes et les hommes se sont levés, sans aucun mot d’ordre venu d’en haut, c’est aussi par amour d’être ensemble, de se projeter ensemble. Ce qu’ils font chaque jour dans les conseils d’école, d’entreprises, d’associations, pourquoi ne seraient ils pas capables de le faire à l’Assemblée Nationale ? Identifier des problèmes, sourcer des solutions et décider ensemble ? Partout les citoyens trouvent eux-mêmes des solutions pour vivre ensemble.

Ariane croise ce soir une voisine qui a entendu parler de sa candidature. Elle s’appelle Karima. 26 ans. Elle est chercheuse en agro-écologie. Pour des raisons professionnelles, Karima réside aujourd’hui en France, elle a vécu les révolutions arabes. Chaque soir elle se connecte, anxieuse et pleine d’espoir, avec ses amis qui participent à la mise en oeuvre de la démocratie dans leur pays. Elle sait que les chemins de la démocratie sont émancipateurs et semés d’embûches, que les outils du XXIème siècle sont des formidables accélérateurs d’initiatives des peuples mais comportent aussi des risques. Certains de ses amis blogueurs ont été en prison. La soif de démocratie des citoyens se butte à des résistances, fortes, de l’Ancien Monde. Des Lumières au Printemps Arabe, les mains se tendent au delà des frontières, les expériences se partagent et s’enrichissent. Avec Ariane, elles organisent toutes deux une réunion dans la maison des associations du quartier.

Écrit par Quitterie de Villepin

Personne désignée pour écrire le chapitre 3 : Sarah Maach

Le jeu de la transition démocratique – Chapitre 1

par Armel Le Coz - Démocratie Ouverte

Chapitre 1 – 2017 : le bouleversement, c’est maintenant ?

France, janvier 2017. La campagne présidentielle bat son plein.

Ariane a 32 ans. Elle habite près de Lille avec son petit garçon, Malo, qui a 1 an et quelques mois. Quand on lui demande pour qui elle va voter, elle répond qu’elle s’abstiendra. Elle se définit comme une « dégoûtée de la politique », ou en tout cas, dégoutée des formes classiques de politique et d’engagement. Pour elle, être citoyenne n’a absolument rien a voir avec le fait de mettre un bulletin dans une urne tous les 5 ans. Elle ne croit de toutes façons pas dans la capacité des principaux partis politique a changer quoi que ce soit à son quotidien. Elle considère qu’il est bien plus efficace de se bouger soi-même, d’agir directement en consommant local, en évitant d’acheter des produits fabriqués dans des pays qui ne respectent pas leurs travailleurs ou encore en s’engageant dans son association d’aide aux sans-abris. Ça, c’est du concret, bien plus que la soupe que nous vendent les principaux candidats. « Ils me saoulent ! » tranche-t-elle régulièrement pour couper court aux conversations que son père essaye d’engager sur le sujet. Elle sait très bien qu’il vote a droite, que sa mère vote a gauche et que c’est l’objet de discussions fleuves et de débats stériles qui ne débouchent jamais sur rien de réaliste. « Franchement, la gauche ou la droite, ça ne veut plus rien dire » répète-elle pour éviter d’avoir à prendre parti. « Moi je ne vote pas, c’est plus simple. Ça fait bien longtemps que je ne crois plus au père Noël ! ».

Vivement que cette campagne présidentielle se termine. L’élection du président l’intéresse autant que celle de Miss France. « C’est a se demander lequel des deux a le plus de pouvoir » en vient-elle à penser. Il y a quelques année pourtant, elle essayait de s’informer, de se forger une opinion, de comparer les programmes et d’aller voter : de faire son « devoir civique ». Aujourd’hui, elle est dégoûtée. « Ils promettent tout et on voit bien que rien ne change vraiment. On va droit dans le mur, notre système tourne en rond et pendant ce temps, les politiques s’écharpent sur des affaires, sur des grandes valeurs théoriques ou des promesses intenables et dépassées ».

Et pourtant, elle est persuadée que la solution devra forcément passer par un changement politique institutionnel à un moment donné. Elle sent bien que son père a raison quand il lui dit que ce n’est pas en fermant chacun son robinet lorsqu’on se brosse les dents qu’on changera le monde. Il y a un moment, il faut se mettre d’accord sur des idées, sur un plan d’action et donc faire de la politique !

Depuis quelques années, elle se dit qu’un jour « ça va péter », qu’il faudrait une petite révolution pour tout remettre à plat et repartir sur de bonnes bases. Elle a très peur que ce soit une période violente et difficile à vivre pour elle et son fils. Plusieurs de ses amis voteront pour Marine Le Pen parce-que « c’est la seule qu’on n’a jamais essayé ». Certains sont tellement dans la merde qu’ils pensent que « c’est mieux de récupérer les rennes à l’échelle nationale, de virer les étranger et d’arrêter avec cette Europe qui ne fonctionne pas ». Ce système les met en concurrence avec des pays à bas coûts où les entreprises sont obligées de délocaliser une à une sous peine de mettre la clé sous la porte. Ils en sont les premières victimes. Ras-le-bol d’être au chômage, de galérer et de toujours courir après l’argent. « Au pire, ça donnera un bon coup de pied dans la fourmilière » disent d’autres. Elle n’y croit pas plus. Pour elle, Le Pen est autant dans le système que les autres. Avoir une présidente autoritaire ne fera qu’empirer la situation.

Quand on lui pose la question de l’avenir, tout lui paraît sombre. Personnellement, elle se dit qu’elle devrait réussir a se débrouiller. Elle peut compter sur sa famille et ses amis proches. Son boulot a mi-temps ne semble pas menacé pour le moment. Même si c’est souvent galère de boucler les fins de mois correctement, elle a mis un peu d’argent de côté au cas où. Par contre, l’avenir de la France lui paraît complètement bouché. Elle est très pessimiste à court terme, même si elle se dit qu’à long terme, on finira bien par trouver un moyen de s’en sortir par le haut.

Un jour, sur facebook, une amie lui parle d’un groupe qui propose de « hacker le système », c’est à dire de contourner les partis politiques traditionnels en votant aux présidentielles pour un candidat sans parti, qui a été tiré au sort, dont le nom ne sera révélé que la veille du vote et qui s’engage a changer radicalement le système si il est élu. En fait, il démissionnera pour être le dernier président de la 5ème République, en sachant que le système d’après fonctionnera sans président tout puissant.

La plupart des candidats essayent de « ratisser large » en présentant des programmes orientés vers des objectifs un peu flous, en proposant de changer les choses à la marge et en parlant uniquement de « grandes valeurs » à travers des slogans dans lesquels un maximum d’électeurs pourront se reconnaître. À l’inverse, ce collectif pour la transition démocratique a construit un programme très clair et précis. C’est même plus un plan d’action ou une recette de transition qu’un programme politique puisque l’essentiel porte sur le changement institutionnel, le développement d’une culture de la citoyenneté active et la manière d’assurer le fonctionnement d’une démocratie efficace.

Pour construire son programme, le collectif a tiré au sort 1.000 citoyens, les a formés, leur a permis de rencontrer des experts et les a fait travailler pendant plusieurs semaines pour constituer un nouveau système cohérent de prise de décisions publiques et d’action tournée vers l’intérêt général.

Voici les grands points du programme qu’Ariane a retenus, parce qu’ils lui paraissent particulièrement intéressants :

  • Des assemblées tirées au sort pour chaque grande décision à prendre : au lieu d’élire des représentants pour 5 ou 6 ans par le suffrage universel, l’idée est de déléguer la décision à des groupes de citoyens tirés au sort spécifiquement pour prendre une décision, sur une réforme, une loi ou une action publique à mener. C’est ce qu’on appelle des « jurys citoyens ». Il est proposé que ces jurys citoyens soient informés et formés afin d’éviter que les décisions ne soient dictées par l’émotion, mais plutôt prises en faisant appel à la raison et au rationnel. Ils devront débattre et chercher à trouver un consensus. Si le consensus n’est pas possible, ils fonctionneront par consentement (personne ne doit avoir d’objection dans le groupe) et, enfin, si vraiment le consentement est lui aussi impossible, c’est un vote majoritaire qui permettra de décider. Ce fonctionnement est considéré comme celui qui permet de prendre des décisions les plus justes, efficaces et légitimes possible. Il est donc proposé pour tous les échelons, depuis le local (dans les communes, les agglomérations, les départements et les régions) jusqu’à l’échelle nationale. L’Assemblée nationale serait donc constituée de citoyens tirés au sort pour voter chaque grande réforme. Beaucoup de citoyens deviendront alors députés ou élus locaux l’espace de quelques semaines ou quelques mois, avant de revenir à leurs activités quotidiennes. Pour permettre le fonctionnement d’un tel système, il est proposé de créer une mise à disposition citoyenne (un peu comme un congé maternité dédié à la pratique de cette citoyenneté active).
  •  À l’échelle Nationale, en plus de l’Assemblée de jurys citoyens, qui est en perpétuel renouvellement au gré des réformes et lois à voter, il est proposé de constituer un Sénat qui permet de garder une continuité et une stabilité du pouvoir législatif. Ce Sénat serait composé de 100 représentants élus pour 8 ans avec un renouvellement d’un quart des sénateurs tous les deux ans. Leur mandat ne serait pas renouvelable, pas cumulable avec un autre mandat et les sénateurs pourraient être révoqués par décision judiciaire. La désignation de ces Sénateurs se ferait par « élection sans candidats » : Il s’agirait pour les citoyens de constituer une liste de 10 personnalités qu’ils jugent capables de siéger au Sénat. Parmi toutes ces personnes jugées capables de siéger au Sénat, ceux qui sont le moins cités par les citoyens sont retirés de la liste et ceux qui sont le plus cités aussi (ce processus permet d’éviter que des personnes fassent campagne pour être élus). Ensuite, dans la liste de plusieurs milliers de noms, un tirage au sort est effectué. Le rôle des Sénateurs serait d’abord de réaliser des propositions de lois, de réformes et d’action publique. Ensuite, le Sénat aurait aussi un rôle de contrôle du pouvoir exécutif (le gouvernement et l’administration).
  •  Le troisième point qui a retenu l’attention d’Ariane est la suppression de l’élection d’un président de la République au suffrage universel direct. Le gouvernement et son premier ministre seraient proposés par les sénateurs et validés par un jury citoyen tiré au sort (selon le fonctionnement de la nouvelle Assemblée nationale).

Beaucoup d’autres propositions sont portées par ce collectif pour la transition démocratique, dans l’objectif de changer en profondeur le fonctionnement du système politique français et européen. C’est la première fois qu’Ariane a l’impression d’avoir à faire à une véritable vision d’avenir désirable. Une vision pour le XXIème siècle.

Même si elle se doute bien que ce collectif (qui fait des propositions qui vont très loin) ne sera sûrement pas élu en 2017, elle souhaite soutenir cette idée de ré-inventer les institutions françaises et européennes en profondeur.

D’ailleurs, les membres du collectif eux-mêmes sont assez lucides sur leurs très faibles chances de remporter l’élection présidentielle. Ils agissent d’abord pour que le principe de renouveau démocratique soit au cœur du débat public durant la campagne présidentielle.

Mais le collectif a aussi une stratégie plus réaliste : celle de faire élire un petit groupe de « députés augmentés » à l’Assemblée nationale en 2017. Ils proposent ainsi à tout citoyen de se porter candidat pour être tiré au sort dans sa circonscription afin de représenter le collectif lors des élections législatives de 2017. Si ce citoyen est élu, il s’engage à porter à l’Assemblée nationale les lois, propositions et décisions qui auront été prises en amont par un jury citoyen statuant sur la décision à prendre. C’est une manière de faire la preuve dès 2017 que ce système est plus efficace que celui de la 5ème République, une manière de « hacker » le système existant et de commencer à installer le nouveau logiciel démocratique à l’Assemblée.

Du coup, Ariane se propose sur facebook pour être tirée au sort comme députée augmentée. C’est de cette manière que la vie de cette jeune mère de 32 ans va être complètement bouleversée…

 

Écrit par Armel Le Coz

Personne désignée pour écrire la suite : Quitterie de Villepin

 

 

Quelles nouvelles articulations entre l’individuel et le collectif

par Olivier Frérot

auteur de  Solidarités émergentes, Institutions  en germe, Chronique sociale, 2015

 

Le fait fondamental de l’existence humaine n’est ni l’individu comme tel, ni le tous-ensemble comme tel. Considérés ensemble, l’un et l’autre ne sont que de puissantes abstractions (Martin Buber). Le fait fondamental est dans l’Entre-deux, le lieu de l’homme-avec-l’homme, de l’un-avec-l’autre, là où l’authentique Tiers prend son départ, entre l’ego et l’alter-ego, entre soi et l’autre-que-soi, entre similitude et dissymétrie, entre continuité et discontinuité, entre subjectif et objectif, entre anthropologie et sociologie, entre immanence et transcendance, entre ontologie et  phénoménologie, entreun et deux …  C’est-à-dire entre les visibles, là où se tient l’invisible, le vide en attente de toute création.

L’anthropologie démocratique ne nous a pas encore donné les clés claires d’une foi en un nouveau collectif. L’individualisation a déconstruit l’ancien collectif des Etats-nations, mais quelle figure collective va-t-elle ou ne va-t-elle pas reconstruire ? Quelles seraient les caractéristiques d’un bon gouvernement en ces temps nouveaux ?

Il est intéressant de regarder la tradition confucéenne qui indique qu’une bonne politique est dans sa discrétion même, qu’elle donne d’autant moins à voir, et donc à louer, qu’elle est plus efficace (François Jullien). Une bonne politique se situe alors plutôt en arrière qu’en avant du mouvement de la société, l’accompagnant plus que le dirigeant.

Cette articulation de l’individuel et du collectif, du singulier au pluriel est aujourd’hui notre grande affaire, le singulier pluriel (Jean-Luc Nancy), coincés que nous sommes entre totalité moderne et émiettement postmoderne (Philippe Corcuff).

Oui, nous sommes en panne pour penser le monde commun, le koinos kosmos des Grecs, afin que nous fassions société. Nous sommes à la recherche d’une nouvelle philosophie politiqueoù les je, les tu, et les nous s’y réjouiraient. Ne devons-nous pas, non plus séquencer d’abord l’individuel puis après le collectif, mais penser les deux ensemble, jouant ensemble, emmêlés, en allers-retours continuels ? Une réflexion sur les communs, en anglais commons, s’est activée depuis quelque temps. Le processus des communs est un processus réflexif qui fait qu’un individu qui s’engage dans la communauté contribue à transformer le monde, mais se transforme lui-même en même temps (Silke Helfrich). Les philosophies politiques dont nous avons besoin doivent donc travailler d’abord la notion d’altérité radicale, absolument non objectivable, et à partir d’elle bâtir une pensée de ce qui peut faire communauté entre nous, et comment le faire.

Nous avons besoin d’inventer de nouveaux mots et expressions, qui disent une vision holiste et non pas celle d’un humain séparé et isolé. Nous avons de même un manque pour désigner un collectif d’humains qui tienne à la fois chaque singularité et tout le potentiel relationnel du collectif, à la fois entre ses membres et avec tout son environnement. Les notions de société civile et de gouvernance veulent dire que des nouveaux rapports ont émergé sur la scène publique, mais ces mots ne disent guère plus que cela. Quant au sociologue André Micoud, il propose de remplacer privé, public par propre et commun.

Le jour où les deux termes : unité et diversité, universel et particulier, local et global cesseront de paraître contradictoires, l’humanité aura progressé d’un pas (Joseph Yacoub).

Le nous est création. Le monde commun n’existe pas en soi.

Pour la poursuite de ce collectif en attente et en devenir, de ce Tiers encore inconnu, inventerons-nous donc de nouvelles pensées, un nouveau langage, une vaste ubiquité ? Poursuivrons-nous ce Grand Récit tout neuf, cette littérature épique nouvelle (Edouard Glissant), où science, poésie, art et philosophie, ne seraient pas en opposition frontale, où se mailleraient certitudes et doutes, dépassant et entremêlant les rationalités contradictoires, accueillant les diverses spiritualités, mélangeant les différentes langues, travaillant les instabilités, les traces, les chevauchements et les métissages ?

Vers des institutions ouvertes, plus plastiques et moins pérennes

 

par Olivier Frérot

auteur de  Solidarités émergentes, Institutions  en germe, Chronique sociale, 2015

 

Une institution est créée pour écarter l’incertitude.

Comment de nouvelles institutions peuvent naître et ne durer qu’un certain temps, dans un monde où l’incertitude en est constitutive et de plus en plus prégnante ? Est-il possible par ailleurs que des institutions existantes puissent se rendre suffisamment plastiques pour épouser cette réalité déstabilisante et contradictoire ? Comment un collectif  se met-il en situation de pouvoir en permanence créer du tout neuf, incorporant l’ouverture à l’inédit ?

Les institutions publiques actuelles sont en grande difficulté et sans doute en impossibilité de le faire, empêchées qu’elles sont par leurs fondements détruits, leur désintérêt désormais avéré pour le bien commun, leur assujettissement à la technoscience au détriment de l’humain. Quels processus pouvons-nous mettre en place pour que l’entreprise, l’institution, tout collectif ou toute organisation s’ouvrent à la discussion, à la transformation, et même s’y obligent ?

Pouvons-nous imaginer une société organisée en rhizomes pleine d’une vitalité qui se répande dans les lignes de fuite du champ social ? Le concept de rhizome proposé par Gilles Deleuze et Félix Guattari ouvre la piste d’une institution rhizomatique : contre les systèmes centrés, mêmes polycentrés, à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le rhizome est un système a-centré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états (…), par toutes sortes de « devenirs ».

Tous les pouvoirs étatiques sont à la remorque des sociétés. Mai 68, qui ouvrit un devenir si ouvert, si irruptif, est encore très mal compris parce qu’il voulait remplacer la marchandise par l’humain, et pas seulement révolutionner les mœurs.  L’ancien monde a résisté à tout prix à ce surgissement et, dans son refus, a plongé la société dans la régression où nous sommes. Mai 68 fut précurseur des avènements contemporains, et son esprit demeure souterrainement à l’œuvre. L’âme de l’événement s’est évanouie sans laisser de trace apparente (Marcel Gauchet).

Pour être féconde, l’audace, qui prévaut dans de tels moments singuliers de l’histoire collective, doit reposer sur une confiance et une patience que quelque chose de radicalement neuf peut advenir, que l’abandon des croyances sur lesquelles ont été bâties les institutions actuelles va générer de la nouveauté vivable, puis instituable. Pour cela il faut rendre désirable le rejet de la toute-puissance fondée sur son autojustification !

Pourrons-nous donc inventer des institutions vivantes fondées sur la contingence et non la nécessité, sur la nouveauté toujours neuve, sur la non-puissance ? Et qui nous aideraient à habiter la terre en jardinier, (…) à considérer la planète entière comme un vaste jardin, (…) afin qu’une humanité enfin apaisée puisse, si elle le veut, vivre dans ce grand enclos qu’est la terre, occupée à soigner la vie (Jorn de Précy).

Alors, le gouvernement sera un lieu de la gestion nécessaire de collectifs et de phénomènes complexes et contradictoires, mais ne sera pas le lieu du pouvoir. Le concept du pouvoir se sera lui-même dilué. Le gouvernement démocratique sera le lieu de l’action et du service pour tous, quels qu’ils soient, un nœud particulier parmi d’autres dans l’immanence de la société où demeurent les antinomies, signes de la vie et sources du mouvement dans un équilibre instable.

Le philosophe politique américain, John Dewey, a donné des clés, dès le début du XXème siècle pour penser le fonctionnement continuellement évolutif d’une telle démocratie vivante : la formation des Etats doit être un processus expérimental (…). Et comme les conditions d’action, d’enquête et de connaissance sont sans cesse changeantes, l’expérimentation doit toujours être reprise ; l’Etat doit toujours être redécouvert (…). Presque aussitôt que sa forme est établie, il a besoin d’être refait. L’Etat est pensé comme association : l’Etat est une association destinée à rétablir le développement de l’individualité lorsque ce développement est interrompu par l’impact direct des activités sociales (Joëlle Zask). Les applications de cette pensée en acte, qui refuse une vision de la démocratie qui soit essentialiste et normée par l’extérieur, préférant faire confiance à l’inventivité des citoyens et des groupes humains, sont encore devant nous. Tout en tenant à l’individualité comme la valeur la plus élevée de la démocratie, John Dewey instaure le public, instance intermédiaire entre la société et le gouvernement, grâce à laquelle il conjoint l’éthique et la politique. Et l’unité démocratique de la société est produite par expérimentation permanente, dans un monde qui n’est pas donné mais se trouve in the making, « en train de se faire ».

Malheureusement, l’audace nécessaire pour que les responsables politiques d’un côté, les hauts fonctionnaires de l’autre, acceptent un abaissement de leur propre pouvoir – pourtant illusoire s’il s’agit du pouvoir de créer – et sa mise en jeu dans un débat ouvert et critique, me paraît faire cruellement défaut. Mais il est vrai que les transformations ne peuvent plus venir par le « haut » de la société, qui est bloqué. Car, nous l’avons désormais compris, le monde nouveau est en train d’émerger, à l’échelle du micro (Patrick Viveret).

La flamme de l’espérance démocratique s’est réfugiée d’instinct dans les profondeurs labyrinthiques de nos sociétés (Jean-Claude Guillebaud).

Nous devons regarder les événements qui nous arrivent personnellement et les événements du monde à travers cette idée que nos institutions actuelles sont en train de mourir, et nous découvrirons alors  que cette analyse fonctionne, et nous rend moins désarçonnés pour les interpréter. Car il y a du jeu dans la trame cosmique de l’Histoire ; le jeu n’est joué d’avance pour personne, et pour aucun collectif.

Nous expérimenterons que notre trace individuelle se tisse avec celles de tant d’autres et invente une histoire que l’on n’attendait pas, et qui est source de vie pour beaucoup, au cœur battant d’un nouvel humanisme de l’altérité. Notre regard ayant changé, s’étant retourné,  nous verrons le monde autrement, et en l’occurrence de façon plus joyeuse.

Plusieurs possibilités d’agir, vis à vis de nos institutions, s’ouvrent alors à nous

  • La première attitude est d’abord de regarder avec attention, détermination, joie et bienveillance, cette multiplicité des formes toujours nouvelles de vie qui émergent dans la société, là où les institutions n’y sont pour rien. Et faire en sorte qu’elles ne piétinent pas, ni par volonté destructrice et jalousie, ni même par maladresse, ces pousses  fragiles.
  • La seconde est de rester complètement ouvert aux contradictions que la vie apporte chaque jour dans les institutions (si c’est ainsi, c’est qu’elles ne sont pas tout à fait mortes !), sans vouloir les réduire, ni les résoudre, mais au contraire se laisser interroger, bousculer et transformer, puis  porter courageusement ces contradictions au cœur des institutions. En s’inspirant notamment des organismes acceptant le débat critique de leurs parties prenantes, et pour ceux qui sont internationalisés, de leur travail sur l’inter-culturalité de leurs employés et de leurs clients. Il faut audacieusement proposer des controverses au débat interne et au débat public, de façon à réveiller toutes les vitalités ouvertes, disponibles ou en attente.
  • La troisième est de quitter les navires institutionnels anciens si ce qui précède est impossible ou trop épuisant, puis de participer,  autant qu’il est possible pour chacun, au développement ou à la naissance de ces nouvelles solidarités collectives. Car la nature arborescente n’est pas l’art d’accommoder les restes ; mais c’est du nouveau, tout simplement du genre nouveau (Charles Péguy).

Fiction, jeu et miracles grecs

par Philippe Dujardin

auteur de La Chose publique ou l’invention de la politique. Une histoire pour lecteurs de tous âges. Lyon, La Chronique sociale, 2011, 40 p.

 

On connaît la formule du « miracle grec » qu’inspire, en 1883, la vue du Parthénon à Ernest Renan. S’impose à lui l’idée qu’à côté du miracle juif vient se placer le miracle grec, « une chose qui n’a existé qu’une fois, qui ne s’était jamais vue, qui ne se reverra plus, mais dont l’effet durera éternellement ».

Il est revenu à un Jean-Pierre Vernant ou à une Jacqueline de Romilly de décliner, pour nos générations, les attendus d’un miracle grec dont le motif premier était, pour Renan, d’ordre esthétique. Dans son Pourquoi la Grèce ? Jacqueline de Romilly expose ainsi les motifs du « surgissement extraordinaire » qui aura été celui du Ve siècle athénien : « Le Ve siècle athénien a inventé la démocratie et la réflexion politique… Il a créé la tragédie… Il a donné forme à la comédie… Il a vu l’invention de l’histoire… Il a vu les constructions de l’Acropole et les statues de Phidias… Il a été le siècle de Socrate et du jeune Platon… et de la médecine d’Hippocrate… »

Un premier « miracle » est bien là qui est celui d’une pareille contemporanéité d’inventions majeures dans les champs de la politique, du théâtre, de la philosophie, des sciences, de l’art. Le second « miracle » est que ce passé là se soit établi en un présent pérenne, de telle sorte qu’après vingt-cinq siècles puisse s’y lire notre présent.

Si notre présent peut se dire « démocratique » c’est bien, en effet, à la matrice grecque qu’il le doit. C’est bien là qu’advient la possibilité pour des humains de se penser « semblables » (homoïoi), « égaux » (isoï), ayant même droit à la parole (iségoria), jouissant des mêmes droits (isonomia). C’est bien là que la possibilité de n’être esclave que de la loi est formulée et instituée. C’est bien à ce présent pérenne de l’invention politique grecque que nous devons l’article 1 de la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Si notre présent est bien celui de « miraculés », inscrits que nous sommes dans ce haut lignage de l’inventivité et de la créativité du Ve siècle athénien, il n’est pas interdit d’interroger les conditions et moyens du miracle.

Les conditions ressortissent, à l’évidence, à la visée d’insoumission aux personnes et de soumission à la règle communément débattue et établie. Les Grecs ne sont pas libres en tout, fait dire Hérodote à un ancien roi de Sparte s’adressant à Xerxès : « Ils ont un maître, la loi, qu’ils redoutent bien plus que tes sujets ne te craignent… ». Nous sommes bien les héritiers de ce consentement à n’être serfs que de la loi. Si « servitude volontaire » il y a, elle est inverse de celle que théorisera La Boétie, et nous pouvons nous honorer, sans difficulté, de l’usage de pareil oxymore.

C’est aux  moyens du miracle politique qu’il convient de prêter attention à présent, pour autant qu’ils obligent à une pensée forte du paradoxe, en premier lieu ; qu’ils permettent de revenir sur les conditions du « surgissement extraordinaire » où percolent politique, théâtre et philosophie. Le paradoxe est celui d’une égalité inégale, puisque ne peut pas ne pas être excipée la relation d’une semblance à une dissemblance, d’une égalité de droit à une inégalité de fait. Il n’en va pas seulement du statut des femmes, des métèques, des esclaves, au regard des conditions de participation au cercle de l’assemblée des égaux. Il en va du cercle des égaux lui-même, où coexistent les fortunés et les pauvres, les experts et les inaptes dans le maniement de la parole publique ; il en va tout simplement de la condition d’âge à respecter pour accéder au petit nombre des membres du Conseil ou du haut tribunal qu’était l’Héliée.

faire comme si

En d’autres termes, la « symbolisation » des égaux, soit, dans le sens premier du terme, l’assemblage des égaux, opère par escamotage, dénégation ou mise en oubli des écarts et distinctions de la condition de ses membres. Aux Grecs il est revenu de théoriser la polarité de l’égalité arithmétique et de l’égalité géométrique ; aux Modernes il est revenu de mettre en tension le couple de l’égalité formelle et de l’égalité réelle. Mais ni les uns ni les autres n’ont pu se soustraire à cette condition du procès d’égalisation qu’est l’usage du signe égal, mieux, du « faire comme si » du signe égal. Les égaux sont pensables comme des êtres de « fiction ». Encore faut-il redonner à fiction le sens premier qui est le sien, soit « façonnage », « fabrication ». Le façonnage de la cité, au sens grec et athénien, qui est toujours le nôtre, a pour condition de possibilité, non l’égalité  mais l’égalisation ; l’égalisation ne peut s’accomplir sans le truchement de l’opérateur du « comme si ». C’est sous effet du « comme si » que la voix d’un inexpert de 18 ans vaudra celle du président français du conseil constitutionnel ; c’est sous effet du comme si que, lors d’une assemblée générale de l’ONU, la voix d’Antigua (70 000 hbts), vaudra celle de l’Inde (1 210 193 000 hbts). A la maxime, une personne, une voix a répondu la maxime un pays, une voix. Il ne faut cesser de nous en étonner !

Si l’on entend ainsi l’opérativité fictionnelle il est alors possible de faire retour à la problématique du « surgissement extraordinaire ». Surgissement extraordinaire qui est celui du façonnage d’un « cosmos », soit d’un ordre proprement humain. L’ordre, ou plutôt le procès incessant de mise en ordre, aura appelé le jeu des conventions de la langue (la rhétorique), le jeu de la figuration théâtrale (tragédie ou comédie) ou plastique (sculpture et architecture), le jeu de la mise en équivalence des personnes (démocratie). Reste à étayer une pensée du « jeu » qui donne accès à une anthropologie enrichie. Il n’en va pas du jeu entendu comme « activité divertissante » ou « activité intéressée faisant appel à l’adresse ou au hasard » mais du jeu entendu comme « manière de se conduire ». Précisons : la manière de se conduire que l’on réfléchit ici ne relève pas de l’ordre du choix, elle relève de conditions de possibilité précédant toute expérience. Le jeu, ainsi compris, ressortit à l’ordre du donné : il ne m’est possible de jouer de ma langue que pour autant que je sois tombé, selon l’heureuse formule de Jacques Lacan, dans le hamac du langage. La compétence langagière précède l’infinie variété de  ses actualisations. Et si le jeu peut également être défini comme « l’aisance dans le fonctionnement », comme une « facilité de mouvement », alors il faut entendre qu’il en va du fonctionnement même de l’humain, du mouvement même de l’humain. Fonctionnement et mouvement de l’humain répondent à des formes ou procédures toujours-déjà données.

Ce n’est donc pas vers l’Homo ludens de Huizinga que l’on se portera pour accéder à une pensée du jeu rhétorique, du  jeu dramaturgique ou du jeu politique. S’il faut chercher un recours pour conceptualiser ce façonnage-là de l’humain, on le cherchera du côté de deux philosophes inscrits dans la veine kantienne : Hans Vaihinger (1852-1933), le philosophe explicite du Comme si, Ernst Cassirer (1874-1945), le philosophe des Formes symboliques.

Un peu de sérendipité dans l’expérience !

par Maud Richet

membre du groupe OuiCare, chargé de « veiller à ce que les notions de transformation personnelle et d’attention à l’individu et à l’énergie collective infusent et de développent au sein des différentes actions de OuiShare »

un récit qui montre comment un groupe peut veiller à maintenir l’esprit d’un événement qui se développe (le OuiShare Fest) par une attention à la possibilité de sérendipité,  cette disponibilité de l’esprit à accueillir ce qui le surprend et le déroute.

 

Aujourd’hui nous sommes une petite dizaine de personnes à préparer, de façon plus ou moins impliquée, l’expérience du Fest.

20150318_OSF_ExpLe Fest, c’est l’événement annuel clé de la communauté OuiShare, celui qui mobilise toutes les énergies, rassemble des intervenants prestigieux et la communauté mondiale ainsi que curieux, passionnés, des corporates, des activistes, des journalistes, des étudiants etc. En soit, c’est déjà une expérience, un tel mélange de genres dans le superbe et chaleureux cabaret sauvage ! Mais pour que la sauce prenne, pour que tout cela ne soit pas qu’une simple juxtaposition d’experts, d’ateliers, d’individus et que peut-être des étincelles se créent, pas seulement dans les yeux des gens mais aussi dans les rencontres qu’ils font et les projets qui s’initient, il y a besoin de liant, d’activateur de sérendipité, de « magic touch » comme dirait Maëva.

Maëva, elle fait partie de l’équipe du Fest depuis la première année (nous en sommes à la  3ème). Depuis le début c’est un peu elle la garante de l’expérience, de manière assez informelle les 2 premières session si j’ai bien compris. Mais à force de fredonner aux oreilles des uns et des autres, cette année un responsable expérience était nommé, et c’était elle !

A côté de ça un petit groupe s’est créé au sein de OuiShare, qui se nomme OuiCare, et qui souhaite en quelques mots veiller à ce que les notions de transformation personnelle et d’attention à l’individu et à l’énergie collective infusent et de développent au sein des différentes actions de OuiShare. Naturellement ce petit groupe dont je fais partie a eu envie de mettre son grain de sel dans le Fest, et a attiré également de nouvelles personnes, extérieures à la communauté OuiShare mais volontaires pour le prochain Fest et avec la même envie de faire vivre une expérience différente et plus riche aux participants. ça a brainstormé par échanges de mails, puis dans un beau tableau excel partagé sur google drive, sans que plusieurs d’entre nous se connaissent. Donatienne, impliquée dans notre groupe mais aussi responsable de la logistique du Fest, a bien fait de rapidement faire le lien avec Maëva, et hop, la team expérience a été constituée !

La réunion de lancement a rassemblé une équipe nombreuse et ultra motivée, Maria, Etienne, Camille, Héloise, Asmaa, Fran, Donatienne, Maëva et moi. Marion, Myriam, Jocelyn étaient avec nous en pensées et en ligne ensuite sur nos docs. C’était super de voir les envies des uns et des autres, les compétences qu’on voulait mettre à disposition. C’était un tout petit peu chaotique puisqu’on n’avait pas vraiment pris le temps de complètement cadrer / préparer la rencontre : nous prenons tous sur notre temps plus ou moins libre pour avancer sur le sujet ! Mais puisque c’est la volonté de faire bien et ensemble qui nous rapproche, ce premier atelier s’est passé dans une belle énergie, de l’enthousiasme et un peu de flou, genre c’est bien beau mais on va où ? Dans ce bazar, des idées qui nous ont tous séduit ont fusé, comme ce panneau « I’m Lost » à mettre au milieu du Fest, en référence au thème de l’année « Lost in Transition », mais aussi en écho à toutes ces personnes qui se rendent dans ce genre d’événement sans trop savoir par où commencer, sans trop savoir à qui parler. Et là hop, un point de rencontre que nous nous animerons à faire vivre, faire en sorte que les gens se perdent et peut-être trouvent ce qu’ils n’étaient pas venus chercher. On aime la sérendipité !

La suite du travail, ça a été la partie laborieuse, les actions pas clairement bien définies et réparties. Mais Maëva veille et nous concocte un super doc pour rassembler nos idées éparpillées, et les mettre aussi, ah ça on avait pas identifié, avec toutes les propositions orphelines de l’appel à projet du Fest. Et bien oui car le Fest étant un événement collaboratif, un grand appel à projet est lancé pour que tous les contributeurs et intervenants potentiels puissent proposer une session. Puis le tri est fait par les responsables du programme officiel, le « In » en quelque sorte. Et parfois le tri n’est pas facile, on voudrait tout prendre, ou alors on voudrait faire plaisir à certains mais ça ne rentre pas tout à fait dans les thèmes à aborder. Alors hop dans le doute, certaines propositions sont transmises à l’expérience, dont l’objectif et le contenu semblent assez flous et flexibles ! Ce sont les sessions casse-tête qui commencent, comment passer du coq à l’âne, garder l’état d’esprit que l’on veut instaurer, tout en acceptant les contraintes d’un programme construit à plusieurs et sur lequel il est impossible de dire son mot sur tout. On en a perdu quelques uns déjà avant le début de cette étape, et quelques unes pendant. Il faut dire que quand ce qu’on veut, c’est remettre l’humain au centre, il est parfois pénible de se dire que cela doit passer par la revue ligne par ligne d’un tableur excel. Mais bon, en fin de réunion quand nous partageons notre ressenti, notre cercle de check out reste confiant, on va faire des choses chouettes ! Et puis certaines personnes veillent, même pendant ces séances, à introduire un peu de recul, de prise de hauteur, de fantaisie et d’humain. Ce qui fait que personnellement, j’en suis toujours ressortie plus motivée que je n’y allais, et ça ça compte !

Enfin des choix ont été fait, l’agenda d’une péniche à côté du Cabaret sauvage, lieu où se passe le Fest, a été rempli d’activités un peu folles, un peu spirituelles, créatives, de connexion ou de déconnection selon les moments et sur l’écran, ça rend déjà bien. Le panneau « I’m Lost » est en cours de préparation quelque part. A côté de ça de la magic touch a été saupoudrée à toutes les étapes du Fest, sans oublier le rôle des équipes et bénévoles sur place, qui font l’expérience parfois sans le savoir, et cette année on voudrait bien qu’ils le sachent !

C’est la dernière ligne droite, nous nous sommes réparti ces froides cases excel, colorées malgré tout, pour les transformer comme on peut en une multitudes de confettis et rendre cet événement vraiment unique, une vraie expérience collective et individuelle. à suivre…

 

Journal des premiers mois d’une communauté OuiShare

par Maud Richet

à l’initiative d’une  communauté OuiShare (économie collaborative) à Rouen

Son journal de bord dit bien la manière dont la génération des  vingtenaires/trentenaires tisse  des réseaux de personnes, passant des groupes Facebook aux salles de cafés sans  oublier de se faire connaître dans les lieux  institutionnels. De l’énergie, mais pas de militantisme. De l’informel et le plaisir de découvrir d’autres initiatives et de réfléchir à plusieurs…

 

1er septembre 2014

Je démarre le travail de développer la communauté autour de l’économie collaborative à Rouen. Aucune idée de l’accueil que ça peut avoir, mais j’ai le sentiment que nombres d’initiatives attendent d’être reliées et de se rencontrer.

De septembre à novembre 2014

Je multiplie les rencontres et rendez-vous, je diversifie les sources de contacts, je déroule une pelote à plusieurs fils : les contacts fournis par Rebecca dont le carnet d’adresse est bien rempli du fait de sa double casquette bloggeuse/chroniqueuse et de son travail à la collectivité de Louviers ; les initiatives avec pignon sur rue ; les recherches Google ; les petits articles des magazines de la communauté qui parlent d’autres projets ; puis les contacts de contacts.

Cela commence à faire du monde.

Deux articles en cours d’écriture, sur La Boite de Conserve et le projet de Monnaie Locale de Rouen.

26 novembre 2014

Un jour important pour l’économie collaborative en Normandie.

Le matin, Assises régionales du Développement durable de Basse-Normandie à Caen, avec une table ronde sur les modèles collaboratifs à laquelle OuiShare, représenté par Edwin et moi, intervient. De bons débats sur le sujet, et la possibilité de développer également OuiShare sur Caen.

Le soir, premier « OuiShare Drink » de Rouen, chez Guidoline qui a accepté d’accueillir l’événement. Julie de Paris vient pour l’occasion. Le café Guidoline se remplit assez rapidement, 40 personnes en tout. Une présentation assez « traditionnelle » du sujet de l’économie collaborative qui est peu connu aussi, et qui pose de nombreuses questions par rapport aux liens avec l’économie Sociale et Solidaire. Des participants concentrés et intéressés, et des échanges qui se prolongent après la fin de la présentation. Une bonne énergie se dégage des différentes personnes présentes, entre étudiants, jeunes entrepreneurs et porteurs de projets, acteurs de l’économie sociale et solidaire etc. Cela rend optimiste sur la suite de la communauté.

27 novembre 2014

Création du groupe OuiShare Rouen sur Facebook. Les personnes sont invitées à se présenter. Beaucoup jouent le jeu. Naissance d’une communauté ?…

Dans les jours suivants les personnes partagent un peu mais c’est surtout moi qui partage des articles.

Décembre, janvier

Le groupe Facebook est relativement calme ; au mois de décembre je suis au sommet Londres de OuiShare et du coup communique peu. Puis ce sont les congés etc.

En janvier je relance un peu le mouvement et organise un dîner / soirée à La Cantine Faîtes-Le-Vous-Même. Au début j’ai peur, peu de réactions, mais finalement en relançant d’autres contacts l’événement se remplit.

22 Janvier 2015 – 2ème OuiShare Drink

Finalement 20 personnes sont au rendez-vous de cette deuxième rencontre. Peu de personnes qui étaient déjà là. Un tour de tables est lancé, avec présentations des projets des uns et des autres. Comme beaucoup ne connaissent pas OuiShare je représente le collectif et les missions. Certaines personnes disent être ok pour m’aider à organiser les choses ici, j’espère que cela va se concrétiser. L’idée de carte collaborative revient au gout du jour, avec la volonté aussi de la matérialiser.

Fin janvier / début février

OuiShare Rouen commence à développer une certaine notoriété et je suis sollicité sur quelques événements, certains plutôt « militants » et d’autres plus « professionnels ». C’est bien mais même si la communauté s’est un peu développée suite au 2ème événement, je suis encore la principale animatrice du groupe Facebook.

12 février 2015 – Atelier OuiShare Rouen au Café Couture, 3ème rencontre

5 personnes à cet atelier qui s’adressait aux personnes intéressées pour s’investir un peu plus dans OuiShare. Finalement on ne parle pas tant que ça de OuiShare mais on refait le monde. Je réalise qu’il ne faut pas chercher à aller plus vite que la musique, cela prend du temps de faire une communauté, et selon les personnes et les dynamiques, cela passe d’abord par discuter et se connaître avant de monter des projets. Comment initier cette dynamique ? L’enjeu est là ! La communauté est encore fragile à ce stade.

Février 2015

Suite à la rencontre au café couture, je rappelle sur la page facebook que le groupe est à tous, que chacun peut y contribuer. cela suscite quelques postes et échanges, le groupe vit un peu plus.

En parallèle je limite ma participation à un des événements, Vivons Rouen demain, qui arrive trop vite, mais m’engage sur le 1er village collaboratif normand car cela peut vraiment concrétiser le rôle de OuiShare en Normandie. Cela me remet dans une dynamique de prise de contacts / animations.

Je sollicite également Hélène de la communauté pour m’aider sur le sujet, elle est partante.

19 mars – présentation OuiShare devant le CJD de Caen

présentation devant un public de jeunes dirigeants, débats un peu pour titiller, mais intéressés et certains convaincus dans la salle.

27 mars 2015 – Présentation au lycée à Elbeuf et Apéro @ la maison bleue, 4ème rencontre

Au lycée, super de passer côté public de « aucune idée de quoi on va parler » à un enthousiasme et une réelle curiosité. Je me dis que ça ne sert pas à rien tout ça.

côté Apéro, Au début peur d’être peu, mais on sera finalement 8 je crois à la rencontre, dont 2 « habitués ». Soirée sympathique, échanges intéressants entre les personnes, je ne pense pas que les gens ont perdu leur temps, ça motive à continuer d’essayer.

Avril 2015

La communauté en ligne grossit rapidement, 79 membres au 14 avril.

Dû notamment aux contacts que je prends pour le village collaboratif, et autres contacts spontanés. c’est super de voir aussi que certaines personnes s’emparent de l’espace, postent des articles, réagissent, commentent… Cela commence à devenir interactif, même sans mon intervention continue, c’est top.

à côté de ça le fait de travailler avec Hélène sur le sujet du village, qui a embarqué Raphael, hop on a un tout début de « team » ou communauté active, qui se retrouve pour faire du coworking… encourageant !!

Rencontre clé aussi ce mois-ci avec la Mairie de Rouen, vraiment intéressée par tout ça.

création du meetup OuiShare Rouen 13/04

16 avril 2015

Je présente OuiShare et l’économie collaborative au Club de la Presse et de la Communication de Haute-Normandie. Un peu déçue par le peu d’affluence, 6 personnes étaient présentes. Mais au moins cela permet une discussion plus informelle et décontractée, et les gens présents sont réceptifs et intéressés. Pour l’instant ça ne donne pas lieu à de nouvelles opportunités ni de nouveaux membres pour la communauté, mais le sujet se diffuse dans de nouvelles sphères et reçoit un accueil curieux et enthousiaste. Je remarque que la plupart des gens déclinent rapidement leur identité professionnelle, mais disent être venus avant tout par intérêt personnel.  Cela confirme ce que l’on constate a priori à plus grande échelle, l’économie collaborative touche d’abord les individus, avant que les entreprises réalisent que ça les concerne aussi !

18 avril 2015

Atelier OuiShare dans le cadre de l’événement Vivons Rouen Demain. J’avais invité les porteurs de projets de la communauté à venir « pitcher » leur projet ou initiatives, et j’imaginais pouvoir faire une session vraiment interactive où les personnes partageraient leurs envies de solutions collaboratives pour Rouen demain. Mais il a fallu s’adapter ! L’atelier a démarré en petit comité, mais au fur et à mesure que je présentais l’économie collaborative et OuiShare de nouvelles personnes sont venues. Au plus fort nous étions peut-être 12. Seuls 2 porteurs de projet étaient là pour parler de leur initiative, mais c’était très chouettes qu’ils y soient ! Le projet d’Enactus, l’asso étudiants, et le projet de Repair Café. Le panorama des initiatives locales que j’ai présenté intéresse fortement, et le besoin d’une visibilité accrue / simpifiée de ce qui existe, ce qui se passe, est revenu. Par contre pas possible de vraiment faire participer les gens activement, et j’ai renoncé à les mettre en petits groupes de discussions car j’en sentais plusieurs à l’écoute mais prêts à partir discrètement si l’attention venait sur eux. Malgré tout les gens étaient contents encore une fois de cette espace de découverte et de petite discussion.

Fin avril

Un deuxième rendez-vous avec la Mairie a eu lieu, ils ont envie d’aller plus loin mais il faut maintenant qu’ils mobilisent en interne et dégagent un petit budget d’accompagnement car je ne peux pas les accompagner gratuitement ! J’espère que cela se fera. Côté « notoriété » de la communauté locale, je continue de nouvelles rencontres institutionnelles, auprès de l’ADRESS, de la métropole etc.

En parallèle se lance un groupe de réflexion sur le sujet carte collaborative, enfin en tout cas une nouvelle rencontre thématique sur le sujet car il semblerait que 2 personnes de la communauté soient prêtes à s’en emparer. J’ai lancé l’invitation pour la réunion sur le sujet le 30 avril et cela suscite pas mal de commentaires et d’intérêts, j’espère que cela prendra réellement sans que j’ai besoin d’animer ! En parallèle le groupe meetup grandit tranquillement sans que je ne fasse rien, c’est vraiment un autre réseau qui permet de toucher de nouvelles personnes c’est intéressant !